Témoignage de Sr Marie Laure Denès, op, 28 janvier 2012

Brother & Sister act, missionnaires de l’Espérance
Samedi 28 janvier 2012


Témoignage de Sr Marie Laure Denès, op


1.  Quel est l’appel que j’ai entendu et qui m’a conduit à être ce que je suis aujourd’hui ?

D’aussi loin que je me souvienne, il est double :

   La question de l’injustice : j’y ai été très tôt sensibilisée, sans doute parce que j’avais un terreau familial qui était attentif à cette question au nom de sa foi, mais aussi par des expériences : de racisme à l’école primaire, de projet mené avec le CCFD (que je voudrais saluer publiquement tant il a été déterminant sur mon chemin), des images télévisées fortes : celle des enfants du Biafra.
Pourquoi eux et pas moi ? Pourquoi parce qu’ils sont nés ailleurs, leur vie serait vouée à la misère ?
Aujourd’hui encore, c’est cette question qui est au cœur de mes combats, plus encore c’est cette question que j’ai au cœur. Elle est de celles qui ne vous laissent pas de répit, qui vous taraude, comme une écharde dans la chair, qui vous empêche de vous assoupir, d’être complètement tranquille, heureux, qui vous pousse à l’engagement...


   La question de l’incroyance : je fais partie d’une génération (peut-être la première) où, comme chrétiens, on est (et on naît) minoritaire. Ca ne m’a jamais posé de problème, donné des complexes mais au contraire posé question. Alors que la question de la mort était très présente pour moi, de façon quotidienne depuis l’âge de 10 ans, la seule chose qui pouvait donner sens et me sortir de l’absurde, c’était ma foi. Et je me demandais comment faisaient ceux qui ne croyaient pas ? Comment faisaient-ils pour vivre sans perspective ? (Avec des images de Dieu à épurer certainement, mais c’est une autre question). Il y avait là aussi une forme d’injustice pour ceux à qui on n’avait jamais parlé de Jésus.

Dans la figure de Dominique, que j’ai découvert tardivement, c’est ce double appel qui résonnait aussi me semblait-il :

   Avec le cri de Dominique « Que vont devenir les pêcheurs » et l’importance de la présence aux frontières dans l’Ordre ;

   Avec l’importance accordée à la dimension Justice et Paix, constitutive de nos vies.


2.  Quels sont les enjeux actuels de la forme de vie religieuse à laquelle j’appartiens ?

Je crois justement que c’est la forme. C’est de trouver une forme signifiante.

Dans un ethos chrétien, qui a été une réalité jusqu’il y a une vingtaine d’année, tout le monde identifiait la vie religieuse. On ne savait pas trop ce que c’était, mais même non croyant, le mot religieuse ou « bonne sœur » renvoyait à des représentations, plus ou moins exactes. Dans chaque village, ou au moins dans chaque canton, il y avait une communauté.
Quand je suis entrée il y a 18 ans, c’était encore le cas. Depuis une dizaine d’années, pour beaucoup de nos contemporains, le mot même de religieuse ne renvoie à rien.

Cela peut-être une chance, une chance de ne pas être obligée de coller à une image d’Epinal.
Une chance, à condition de ne pas se crisper, sur des formes, des rites qui ne parlent plus ou seulement à un groupe d’initiés. A condition de ne pas se cramponner à ce qu’on a connu, « on a toujours fait comme ça » ; à condition de renoncer au mythe de l’âge d’or. A trop regarder en arrière on en deviendrait des statues de sel. C’est une chance, à condition de ne pas se réfugier derrière de fausses sécurités, de réduire cela à une question de visibilité : c’est d’abord une question de lisibilité. Or je peux être visible sans être lisible.

L’enjeu, me semble-t-il, est d’accepter de ne pas savoir où on va, de ne pas savoir tout court, de rester ouvert à l’inattendu de l’Esprit, « d’écouter ce que l’Esprit dit aux Eglises en ce XXIème siècle », de ne jamais se sentir arrivé, de rester des itinérants prêts à rejoindre les chemins de nos contemporains. Parce que l’Evangile est pour aujourd’hui.
Pour cela, il nous faut scruter les signes des temps. C’est peut-être cela que la célébration des 50 ans de Vatican II a à nous rappeler : « Mû par la foi par laquelle il se croit conduit par l’Esprit du Seigneur qui remplit l’univers, le peuple de Dieu s’efforce de discerner dans les événements, les exigences et les requêtes de notre temps, auxquels il participe avec les autres hommes, quels sont les signes véritables de la présence et du dessein de Dieu » (GS n11).
C’est cela qui nous aidera à réinventer la vie religieuse, à parler différemment de nos vœux, à les vivre différemment (pas dire seulement ce que ça limite mais surtout ce que ça permet de déployer), à ce qu’ils puissent être signifiants pour le monde d’aujourd’hui, à donner envie de les vivre.
Ne soyons pas nostalgiques, soyons attentifs à la vie qui naît.

Peut-être que ce que nous aurons à vivre n’aura rien à voir avec ce que nous vivons actuellement. Et alors ? Le seul enjeu qui vaille, c’est que l’Evangile soit annoncé, quelle que soit la forme.

Et cette posture là, elle est un enjeu pour notre foi. J’y vois une expérience de résurrection. Et là, je dois aux partages avec Elena Lasida de m’avoir fait avancer sur ce chemin. Est-ce que pour nous, la résurrection c’est la vie malgré la mort, contre la mort, avec l’envie de faire durer le plus longtemps possible ce qui existe ? Ou est-ce la vie qui traverse la mort, qui l’accepte comme un passage fécond dont notre foi nous dit qu’elle ouvre sur la vie nouvelle dont, soyons honnêtes, nous ne savons pas grand-chose.
Elena, dans son livre « Le goût de l’autre », p.39 écrit  : « Dans toutes les histoires de traversées – celle aussi à laquelle nous sommes conviés come religieux aujourd’hui – ce qu’il ya de commun c’est la priorité donnée au passage plutôt qu’à l’arrivée, au chemin parcouru plutôt qu’au but à atteindre. Ce qui est le plus précieux de la traversée, c’est que le résultat final n’est pas prévu d’avance. Ce sont les détours du chemin, ses impasses et ses obstacles, ses limites et ses barrages, qui ouvrent la possibilité du radicalement nouveau. Le chemin linéaire et balisé conduit à un but prévisible. Le chemin tortueux et non délimité ouvre à l’imprévisible. »
Acceptons-nous de prendre la mer pour cette traversée ?


3.  Quelles sont les situations du monde qui questionnent ma foi et mon engagement ?

Il y aurait beaucoup à dire sur cette question. J’ai choisi 3 points d’entrée.
Cela ne vous étonnera guère que l’on retrouve des aspects que j’ai évoqués au début de cette intervention.

Injustice et pensée sociale
A propos des situations d’injustice, du fonctionnement de l’économie tel qu’il a évolué ces trente dernières années. Comment se fait-il que si peu de chrétiens - dont beaucoup ont des responsabilités politiques, économiques… -, ne voient pas (ou même les nient) les implications sociétales de l’Evangile. Quand vous entendez dans des milieux bien catholiques : « de quoi se mêle l’Eglise quand elle parle politique ? », ou « ce n’est pas le rôle de l’Eglise de parler d’économie », je me dis qu’il y a là matière à réflexion sur la façon dont nous annonçons l’Evangile et en vivons nous-mêmes. Y compris dans notre vie religieuse. Connaissons-nous et faisons-nous connaître la pensée sociale de l’Eglise ?
Où sont les pauvres dans beaucoup de nos églises, de nos aumôneries. Avec en arrière plan cette interpellation entendue d’un député européen : « L’Eglise ne défend pas assez les pauvres ».
Est-ce que la foi serait une histoire entre Dieu et moi ? un culte, une pratique ? un supplément d’âme ? un mode culturel ?
Où s’incarne-t-elle dans ce qui tisse nos jours ?

La réconciliation
Pour avoir pas mal circulé ces dernières années en Europe, j’ai été frappée de la profondeur des haines qui traversent notre continent sans parler des autres (j’ai aussi entendu mes collègues des autres continents). Les chrétiens sont parties prenantes de ces conflits où les confessions agissent souvent comme marqueurs. J’ai vu des commissions Justice et Paix se déchirer parce que le sentiment nationaliste l’emportait là où nous aurions du être acteur et facteur de liens.
Nous prêchons l’espérance d’une humanité réconciliée en Christ (« En sa personne, il a tué la haine »), comment y participons-nous ? C’est une question pour notre foi en général, pour notre vie communautaire en particulier. Est-ce que nous sommes des laboratoires de vivre ensemble ?
Cette question là me semble prioritaire : si nous ne prenons pas à bras le corps ce ministère de la réconciliation, qui le fera à notre place ?

Langages
Les bouleversements de notre monde actuel (techniques, culturels…) sont impressionnants et rapides : comment rejoindre nos contemporains ? Quand nos mots ne parlent plus, que nos symboles ne signifient plus rien ou sont devenus par trop polysémiques et brouillés, il nous faut travailler sur nos langages pour qu’ils soient audibles, compréhensibles ; il nous faut nous inculturer à ces mondes différents, pas seulement au-delà des frontières mais par exemple dans LES mondes de jeunes…

L’Eglise
Mais il n’y a pas que les situations du monde qui interrogent ma foi et mon engagement. Il y a aussi la situation de mon Eglise. Chaque fois qu’elle est excluante, chaque fois qu’elle juge, chaque fois que l’intérêt de la « boutique » prévaut sur la vérité et la miséricorde, chaque fois qu’elle diabolise, chaque fois qu’elle oublie l’option préférentielle pour les pauvres, chaque fois qu’elle se compromet, je suis aussi questionnée, à titre personnel, comme membre de ce corps, comme témoin de la foi.


4.  De quelle manière est-ce que j’ai rencontré le Christ dans notre temps ?


Dans le champ politique
Cela peut surprendre et pourtant. C’est le lieu où l’on peut travailler au bien commun, c’est le lieu de la lutte pour la justice (Benoît XVI), de la sollicitude à l’égard de l’autre. Et je rappellerai cette phrase de Pie XI : « Le domaine de la politique... est le champ de la plus vaste charité, la charité politique », 1927.
J’y ai rencontré là, même si ils ne le disaient pas de cette façon, des gens qui participaient à la construction du Royaume de Dieu.

Lorsque la vie est plus forte que la mort
J’ai rencontré le Christ dans tous ces visages connus ou seulement croisés d’hommes et de femmes qui vivent des situations au-delà de ce qui est concevable, qui, alors que tout ne semble que mort autour d’eux, trouvent la force de se relever pour repartir, la force d’avancer : les détenus de Fleury Mérogis avec qui nous célébrions tous les mois, les victimes de la traite rencontrées en Ukraine, les victimes de torture…
J’ai rencontré le Christ dans les visages de tous mes collègues qui se battaient pour que d’autres puissent mieux vivre, que les droits de l’homme soient respectés, et cela au péril de leur vie, ou qui restent par solidarité : en RDC, au Pakistan, sur toutes les lignes de fractures.


 Ceux que j’appelle les saints du quotidien
J’ai rencontré le Christ dans tous ceux qui brisent les murs qui séparent et tissent des liens, contre vents et marée, comme le faisait Jésus sur la terre de Palestine. Ils n’auront peut-être jamais leur nom dans les journaux mais ils se font passeurs, tissent la fraternité au quotidien, par un sourire, un service, un regard, dans leur travail, leur voisinage, les rencontres impromptues, leur engagement associatif. Autant de gestes capables de remettre debout, de dire à l’autre qu’il a du prix. Ils se font présence d’Evangile là où on aurait tendance à l’oublier.


5.  Comment j’essaie d’être témoin du Christ là où je suis.
Je ne me pose pas la question ainsi. Je ne me demande pas si je suis témoin ou non, je n’essaie pas d’être témoin. Ce n’est pas moi qui peut le dire c’est celui qui est en face. Moi, j’essaie, modestement, avec mes limites, de partager ce qui me fait vivre.


   En vivant la phrase de Lacordaire : « j’ai tant aimé ce siècle ».
J’ai la conviction que Dieu aime le monde, aujourd’hui comme hier et veut le bonheur de ses enfants. Et moi, le regard que je porte sur le monde auquel j’appartiens est un regard de bienveillance. Sans naïveté, ni complaisance, en disant ce qui ne va pas, comme ce qui va, comme je le fais avec ceux que j’aime, parce que je les aime ; mais sans diabolisation.


   En entrant en relation à hauteur d’homme, dans le quotidien.
Dans ce monde pressé, j’aime perdre du temps (au regard de l’efficacité) avec des gens connus ou inconnus, j’aime entrer en dialogue non pour les convaincre mais pour les rejoindre sur leurs chemins et ensemble refaire le chemin d’Emmaüs. Mon programme, c’est à la fois « L’Eglise se fait conversation » (Ecclesiam Suam) et « L’homme est la route de l’Eglise » (Redemptor Hominis).


   En essayant, cahin caha, de vivre en cohérence… malgré mes incohérences ( !) et, quand l’occasion m’est donnée, d’expliciter mes choix.


   Et bien sûr, en m’engageant pour la justice et la paix ! Parce que ce combat là est constitutif de l’évangélisation comme le disait avec force le synode de 1971 et comme l’a rappelé avec bonheur Caritas in Veritate pour ceux qui en doutent encore. Ce combat là est pour moi essentiel car il est exercice du ministère de l’espérance…
 

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