Intervention du Père JP Longeat à Passy-Buzenval, le 28 janvier 2012

Brother & Sister act, missionnaires de l’Espérance

Samedi 28 janvier 2012

Intervention du Père Jean-Pierre Longeat,
abbé de St Martin de Ligugé, président de la Corref

 
Comment ai-je rencontré le Christ à l’origine de ma vocation ?

A vrai dire, pour ce qui me concerne, il me semble que le Christ s’est toujours présenté à moi sous le mode de l’appel. Le Christ m’est toujours apparu comme celui qui ne peut se passer de nous et qui nous appelle du plus profond de lui-même. Et pour lui, cet appel est unique, c’est celui de l’amour. Les réponses à cet appel sont variées. Progressivement j’ai pris conscience que, pour ma part, le chemin monastique serait le plus adapté pour nourrir ma réponse. La première fois que je suis venu au monastère de Ligugé, je dois dire que j’ai éprouvé d’une façon très claire que je pourrai vivre là un chemin de vérité sur la voie de l’amour. Le Christ était présent pour moi à cet endroit et j’entendais mieux que partout ailleurs, son appel à la vie. J’ai choisi de marcher avec lui en entrant dans cette communauté et c’est ainsi que j’ai pu mieux le rencontrer et le connaître en scrutant sa parole, en vivant la liturgie, en faisant l’expérience d’une communauté de frères et plus tard au contact des hôtes, dans l’équipe puis comme responsable de l’hôtellerie.

 

Plus récemment, le Christ a éveillé en moi, un appel à le reconnaître à travers tout homme, toute femme que je suis amené à rencontrer. Les rencontres, les relations qui adviennent au fil des jours et tout au long de notre vie, sont pour moi, lieu de révélation et de transformation dans le Christ. Elles le sont d’autant plus si elles se font dans le dénuement, dans la non-prétention, dans la pauvreté essentielle. Lorsque je parle de rencontre, de relation, je ne l’envisage pas comme un simple vis-à-vis, mais comme un lien ternaire où la dimension de transcendance à différents degrés joue un rôle essentiel. C’est là que le Christ révèle dans notre humanité le visage et la présence du Père. C’est là qu’il nous fait entendre son appel et nous communique le Souffle divin.

Je vous partagerai simplement la rencontre d’un ami cinéaste que j’ai vu, avant-hier, à Paris. Je ne l’avais pas rencontré depuis deux ans au moins, mais quand je suis arrivé dans le café où il m’avait donné rendez-vous, nous nous sommes aussitôt retrouvés à un niveau d’entrailles ; nous nous disions ce qui allait au cœur de nos réalités respectives comme si, déjà, la liberté qui relie des frères était d’actualité pour nous, même après de longs mois de silence. Et tout au long du jour, la rencontre avec cet homme qui ne prétend nullement être chrétien, m’appelait à tout livrer pour vivre l’essentiel de l’amour qui est en Dieu avec lui et avec ceux qui nous avaient rejoints à la table de ce café qui pour moi était devenu table sainte. Il me semblait que c’était bien pour cela que j’étais devenu moine, heureux de porter dans la prière et le silence avec ma communauté, tant de réalités si fortes qu’elles ne manquent pas de nous conduire aux portes du royaume.

 
 

Quels sont les lieux où je me sens appelé de manière urgente à être, personnellement et en communauté témoin et missionnaire de l’espérance ?

 
J’en soulignerai trois.

D’une part dans un monde en profonde mutation où les effondrements institutionnels conduisent les populations à connaître des bouleversements très perturbants, il me semble urgent de proposer des alternatives de solidarité et de partage dont nos familles spirituelles ont une longue expérience. Il s’agit là de bâtir un monde nouveau en raison même de la foi qui nous habite et à plus forte raison parce que nous avons fait profession religieuse, nous avons remis nos vies à la force de l’amour dans le Christ. Un tel appel nous concerne tous. Moines ou Sœurs en HLM, même combat, de proximité, de présente, de solidarité, de partage. A tel point que des projets inter-congrégations deviennent possibles sous cet angle. Tout au long de ces dernières années, nous avons pu voir des initiatives naître dans ce domaine. Nous avons décidé de relayer régulièrement de telles réalités sur le site de la CORREF à partir de la semaine prochaine et régulièrement.

Si un monde nouveau doit advenir, il passera par le partage de pauvreté et de solidarité qui donnera lieu à de nouvelles richesses ou la rencontre fraternelle l’emportera. Il y a vraiment là du travail pour nos communautés qui le réaliseront de mille manières. Si cette donnée n’est pas prise en compte, Dieu ne pourra favoriser notre croissance car Les Béatitudes sont incontournables en christianisme et nos Congrégations portent une responsabilité importante pour leur développement.

 

Un deuxième secteur d’investissement est lié à tout ce qui tourne autour de la culture. Ce mot ne recouvre pas pour moi une notion élitiste. Il ne s’agit pas de fréquenter davantage les salles de théâtre ou de concerts, mais de sans cesse préparer, travailler, entretenir le terreau humain, comme le fait le laboureur dans son champ, pour recevoir la semence et porter un fruit qui demeure.

L’expérience que je fais de contacts un peu approfondi avec des artistes et toutes sortes d’acteurs culturels, me fait dire que le rendez-vous de l’inspiration et du travail qui sont les deux ingrédients de la culture humaine, sollicite le savoir-faire culturel de l’Eglise. Tout au long de l’histoire, celle-ci a joué un rôle majeur en ce domaine, il me semble qu’il pourrait être poursuivi et qu’il permettrait de passer heureusement les diverses crises que nous sommes appelés à passer.

 

Enfin, une troisième dimension à laquelle nous devrions être attentifs est celle de la création de pôles spirituels au cœur des Eglises locales. Dans l’avenir, les communautés chrétiennes seront plus dispersées et auront moins de facilité à recevoir l’accompagnement ordinaire des ministres ordonnés. Il sera donc nécessaire de créer des bassins spirituels où différents types de vocations pourront se croiser heureusement et où un élément de vie religieuse jouera un rôle de stimulant en matière de ressourcement. Il est bien évident que de tels projets pourront nécessiter des ouvertures en inter-congrégation. Il ne s’agit pas simplement de tenir des maisons d’accueil, mais d’inventer des espaces très souples et très vivants où plusieurs dimensions dont celle de la vie religieuse alimenteront la vie profonde des chrétiens ordinaires.

 
 

Enfin quels sont les défis posés à la vie religieuse par le monde d’aujourd’hui et les talents (au sens évangélique du terme) dont la vie religieuse est porteuse ?

 

Le plus grand défi pour nous religieux et religieuses est celui de dialoguer avec bonheur avec ce que l’on appelle la modernité. La modernité est d’abord liée à la manière dont chacun de nous se pense comme un individu autonome ou pour le dire plus positivement comme une personne responsable et libre. Comment assumer cette donnée sans sacrifier à l’impératif de la vie communautaire ? Est-il vraiment possible de faire vivre ensemble des individus ? Si ce n’est pas possible, nous devons cesser d’être religieux, mais si c’est possible, alors nous devons l’être plus que jamais. La proposition de respect de l’individu dans son originalité et la perspective de tenir le propos d’une communauté poursuivant une même visée est la question moderne par excellence. Et c’est à elle que nous sommes sommés de répondre. Cette question est exactement celle qu’a mis en avant le film de Xavier Beauvois, « Des hommes et des dieux ». Comment le partage entre les membres de cette communauté des Frères de Tibhirine, si différents les uns des autres, leur a-t-il permis de prendre une décision commune aussi vitale et de la tenir jusqu’au bout au risque de leurs vies personnelles. Leur combat et leur réponse ont touché des millions de personnes. Comment donc présenter une telle expérience dans nos vies beaucoup plus ordinaires mais tout aussi sollicitées par Dieu ?

En particulier, comment faire comprendre que le phénomène de communauté dans un don total les uns aux autres tout en respectant les riches différences des personnes est la proposition la plus moderne qui soit. Elle s’enracine dans un double rapport à la personne du Christ et à son Corps qui est l’Eglise.

Le témoignage de notre enracinement dans la relation au Christ comme un Toi seul unique mais qui nous ouvre à l’infini des relations fraternelles ; le fait que ce témoignage soit vécu dans une communauté de frères, de sœurs jusqu’au don total de notre vie, voilà notre manière d’annoncer l’Evangile dans la vie religieuse. Soyons persuadés qu’un tel témoignage est profondément attendu par nos contemporains car la soif d’amour reste toujours le cœur de notre vie et qu’il s’exprime là d’une manière radicale. Soyons donc aujourd’hui ces porteurs de Bonne Nouvelle qui laissent envisager à tous que la vie va plus loin que tous les obstacles qui viennent l’encombrer et qu’elle est promise à un accomplissement au-delà même de tout ce que notre simple imagination pourrait nous laisser envisager.

 

Frère Jean-Pierre Longeat, président de la Corref

© CORREF. Réalisation spyrit.net