Homélie du Père Jean-Pierre Longeat, à St Ignace, le 29 janvier 2012

Brother & Sister act, missionnaires de l’Espérance

Dimanche 29 janvier 2012, eucharistie à Saint Ignace (Paris)

 

Homélie du Père Jean-Pierre Longeat, président de la Corref

 

Chers amis, chers Frères et Sœurs,

Arrivés au terme de ces deux jours de rencontre, nous pouvons dire que nous avons entendu battre le cœur de la vie religieuse. Oui, ce cœur a battu et nous l’entendons plus fort encore ce soir alors que nous nous trouvons rassemblés dans cette Eglise pour vivre l’eucharistie du Christ.

C’est en effet au plus profond de chacun de nous qu’a résonné la Parole faite chair. Nous l’avons reçue, nous l’avons partagée, nous l’avons vécue. Nous avons perçu à quel point, elle était vivante en ce lieu d’entrailles qui bouleverse chacune de nos vies et qui, de ce fait nous permet de former un seul Corps, puisque nous sommes abreuvés à la même source en ce lieu de nous-mêmes où Dieu demeure.

C’est bien à partir de là que la vie religieuse peut fleurir, à partir de cette intimité en laquelle germe la vie nouvelle.

En cette eucharistie finale, accueillons encore une fois ce à quoi le Seigneur nous appelle comme de fidèles serviteurs.

Dans la première lecture tirée du Deutéronome, nous sommes en présence d’une bien curieuse situation. Alors que le peuple d’Israël se sent dans l’incapacité de voir Dieu et de l’entendre sans intermédiaire, Moïse n’est pas trouvé suffisant pour jouer ce rôle. Dieu promet d’envoyer un autre prophète dans les temps à venir ; il parlera d’une manière totalement juste, sans mensonge, docile à ce que lui inspirera la Parole du Seigneur. Il est bien étonnant de voir ainsi, le grand Moïse supplanté par un autre prophète en lequel la tradition patristique a voulu reconnaître le Christ lui-même comme un autre Josué faisant entrer le Peuple jusqu’en terre promise.

Voilà bien une importante leçon pour la vie religieuse. Pour que la Parole advienne et s’épanouisse en notre chair, nous ne pouvons en être propriétaires. Il nous faut la laisser passer. Il nous faut la montrer comme advenant par le seul prophète, Jésus Christ.

Nos paroles passent, mais la Parole de Jésus Christ demeure. La tentation de figer par des documents de toutes sortes ayant valeur de loi, y compris ceux qui sont les plus indispensables, comme nos règles, nos constitutions, nos actes de chapitres généraux, enferme la Parole, si nous faisons de ces commentaires des absolus, sans lesquels nos vies n’auraient plus de sens. Non, la vie religieuse ne peut se réduire à des réflexes d’enfermement sur toutes sortes de règlements écrits ayant force de loi. Car la lettre tue et l’Esprit vivifie. Aussi, ne retenons rien pour nous-mêmes de ces paroles passagères bien qu’indispensables et livrons-nous à l’esprit du seul prophète Jésus-Christ dans la saveur de sa Pâque. Pour nos Instituts, pour nos monastères, pour nos sociétés de vie apostoliques, il est indispensable de savoir passer, de savoir mourir même pour mieux ressusciter à la vie véritable.

 

Mais quelle est donc cette saveur de Pâques qui nous est offerte ? Comment nous mettre sur la fréquence évangélique, comme nous disait Marie-Laure Durand pour mener à bien un tel programme prophétique autour du Christ. L’Evangile de ce jour nous donne quelques directions pour bien vivre un tel défi.

Tout d’abord, il est dit que Jésus parlait avec autorité. L’autorité dont il est question ici, c’est l’exousia de Jésus. Ce terme grec, comme on le sait bien, désigne ce qui vient de son être-même : ex-ousia. Jésus dit et fait selon ses entrailles, depuis ce cœur si ouvert qu’il n’en finit plus de nourrir avec toute personne, une étonnante relation d’amour. Cette exousia nous est proposée à nous aussi, nous pouvons la vivre sans nous enfermer dans des mots préconçus, dans des formules toutes faîtes, dans ce bla-bla-bla dénoncé ce matin par Marie-Laure, dans cette langue de bois qui ne dit rien, qui n’invente rien et au contraire peut tuer parce qu’elle-même est lettre morte. Au contraire, l’autorité qui nous vient de la source divine par le Christ rend créatif, actif, heureux de vivre sans peur de l’autre ni des évènements, ni des évolutions : elle est source de vie, il suffit de s’y rendre disponible. Et lorsque l’esprit mauvais veut nous suggérer autre chose, nous devons apprendre à lui dire : « Silence, tais-toi, arrière, cela suffit ». La tentation maximale pour l’esprit mauvais, c’est de faire croire que tout est arrivé ; quand il parle à Jésus, il lui dit le connaître et le présente avec la peur au ventre comme le Saint de Dieu entouré de gloire, de pompes et de toutes les illusions du pouvoir temporel. C’est alors que Jésus dit « Silence ! Tais-toi, arrête… » Jésus n’acceptera d’être reconnu comme Fils, saint, Messie de Dieu qu’au moment où plus aucune illusion ne sera possible, sur la Croix, dans le geste maximal de l’amour divin offert au monde. Et c’est là que jaillit la résurrection, la vie, la puissance de la relation d’amour avec tous.

C’est bien ce que nous sommes appelés à partager dans notre engagement de vie religieuse. La deuxième lecture, si délicate à commenter, nous le dit en clair : il s’agit de choisir le Christ, comme un Toi seul, sans autre unique, mais qui ouvre à l’infini de la relation d’amour. Il faut relire à ce sujet les beaux passages du document sur l’identité religieuse donné par la Commission théologique de la Corref. Nous n’avons plus rien au monde que ce point d’appui sur le Christ avec lequel nous voulons tout donner pour que le monde ait la vie. Et en faisant ce choix, nous souhaitons être un encouragement pour toutes les autres vocations, au mariage, aux ministères ordonnés, au célibat choisi ou parfois malheureusement subi. Nous sommes aujourd’hui dans une Eglise où les vocations doivent se croiser afin de construire dans la complémentarité une communauté de frères et de sœurs, signe d’une humanité nouvelle.

Et nous voilà bien missionnaires d’espérance en ce sens. Notre vie pourra prétendre à toutes les audaces, sans peur ni réticences, au cœur du monde. Elle aura la couleur de celles des explorateurs qui prennent tant de risques pour ouvrir des voies à ceux qui attendent d’eux un travail de reconnaissance. Oui, en bien des domaines, nous sommes aux avant-postes, il faut en prendre la mesure et l’assumer pleinement.

Comment ne pas s’enthousiasmer pour une telle vie ! Je ne comprends vraiment pas pourquoi il y a tant d’hésitations chez nos contemporains à larguer les amarres de l’illusion, du doute et de la peur et à rejoindre cette vie si belle qui nous comble malgré les aridités du quotidien !

Frères et Sœurs, en ces jours de joie surabondante, accueillons la grâce qui nous est faite de devenir vraiment missionnaires d’espérance. En rentrant dans nos communautés, annonçons déjà la Bonne Nouvelle que nous venons de vivre à nos Frères, à nos Sœurs, même quand ils se font dubitatifs. L’une de vous me disait tout à l’heure : « Franchement, je suis venue ici en traînant les pieds (comme beaucoup sans doute), mais je repars comme au temps de mon premier amour ». C’est ce que je souhaite à chacun. Nous nous reverrons. Le chemin est ouvert, nous le partagerons tous ensemble.

Frère Jean-Pierre Longeat , Président de la CORREF

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