Action et contemplation

Action et contemplation : quelle place dans nos vies ?

Interview du Fr. Achille Mestre osb, Secrétaire général adjoint de la CORREF
à l’antenne de Radio Notre-Dame le 27 avril 2009


La contemplation n’est-elle pas réservée à des hommes et des femmes consacrés à Dieu ? Et l’action réservée aux laïcs ?

Tout chrétien est appelé, par son baptême, à suivre le Christ, à méditer sa Parole, à le regarder vivre. Cette méditation de la Parole a été avec bonheur remise en valeur par Vatican II ; si elle est très cultivée, et depuis toujours, dans les monastères – elle n’est cependant pas réservée à ceux ou celles qui formeraient une « élite spirituelle ». Chaque baptisé est appelé à méditer la vie du Christ : à le voir agir, guérir, compatir ; à l’entendre parler. C’est de la contemplation. Elle forme, par exemple, la trame des Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola : contempler c’est, par-delà le visible et grâce à lui, discerner quelque chose de l’invisible. Dans la prière, tout chrétien est appelé à suivre ce chemin. Ensuite il peut agir : l’action doit être une imitation aussi proche que possible du Christ que nous avons perçu dans la contemplation. Un ancien livre, à l’immense diffusion, n’a-t-il pas justement pour titre : L’Imitation de Jésus-Christ ? Et son auteur insiste : tout baptisé doit en vivre. Nous avons tous vocation à devenir des êtres spirituels, à nous laisser envahir et renouveler par l’Esprit. C’est Lui qui a reposé sur Jésus au baptême ; c’est Lui qui repose sur nous qui avons aussi à réentendre cette Parole : « Tu es mon fils bien aimé… » Cette Parole, chacun doit la recevoir – quelle que soit sa situation de consacré ou de laïc, de marié ou de célibataire. En conséquence, nous sommes invités à agir en chrétiens : à dire une parole christique, à parler comme le Christ, à nous taire parfois comme Lui. Alors nous serons des contemplatifs, peut-être sans le savoir.


La contemplation, est-ce une rêverie ou une méditation pour être bien dans sa vie ?

La contemplation n’est certainement pas une rêverie qui nous ferait échapper à nous-même, pour nous réfugier dans un imaginaire plus beau, plus confortable. Mais irréel. Elle n’est pas, non plus, une technique de relaxation, comme le yoga par exemple peut l’être. L’objectif de la contemplation n’est pas de « devenir zen ». C’est de discerner le Christ, la présence du Ressuscité dans ma vie. Quels que soient les évènements de celle-ci, heureux ou malheureux. La contemplation n’est pas réservée à des gens riches, équilibrés, en bonne santé. Elle est un chemin que tout un chacun peut découvrir. Un chemin d’intériorité qui consiste à creuser toujours plus profond en soi, vers la source, vers l’eau vive. Comme l’écrivait saint Augustin « Dieu est plus intime à moi-même que moi-même. » Pareille descente en soi par la contemplation n’est pas une introspection, un moment où l’on dit tout par une libre association d’idées comme sur un divan de psychanalyste, mais une rencontre interpersonnelle avec l’Autre, avec ce tout Autre qu’est Dieu. Voilà qui suppose de faire silence pour rencontrer Jésus. C’est pour cela que les chrétiens orientaux aiment bien la répétition du Nom de Jésus. Semblable répétition tourne et retourne dans le cœur de l’homme pour le changer comme à la dérobée. Il se crée une connivence entre ce contemplatif tout simple et le Nom invoqué. Et pareille prière ne suppose aucune culture ni science particulière, mais seulement un amour de prédilection pour Celui dont on répète le Nom.
J’ajouterai qu’une telle rencontre avec le Christ est souvent source de bien-être et de paix qui sont alors comme des conséquences de la contemplation. Car le contemplatif vit dans la justesse de son être profond. Saint Benoît, écrivait saint Grégoire dans ses Dialogues, « habitait avec lui-même. » Il ne se fuyait pas. Le contemplatif se trouve et se retrouve. On ne médite pas pour être bien. Mais on est souvent bien après avoir médité !


Trop de contemplation n’empêche-t-elle pas d’agir véritablement ?

Votre question mériterait un éclaircissement : qu’est-ce que « trop de contemplation » ? Serait-ce trop de prière ? Trop de temps de rencontre avec Dieu ? Trop de fuites ou de temps inutiles ? Dans l’Evangile de Béthanie, Marie aurait-elle été trop contemplative et Marthe trop active ? Fausse opposition. En réalité, historiquement dans l’Eglise, les grands contemplatifs furent de grands actifs : saint Benoît avec ses fondations de vie monastique, sainte Thérèse d’Avila avec sa réforme du Carmel ; quant à saint Ignace de Loyola il fut le prototype du contemplatif dans l’action. A l’époque contemporaine, un Jean-Paul II, une Mère Teresa puisaient leurs forces dans la prière. Souvenons-nous de ce Pape malade, absorbé dans la prière, le visage enfoui dans ses mains pour mieux se recentrer en Dieu ; c’est le même qui contribua à la destruction du rideau de fer. Rappelons-nous les mains noueuses de la Madre de Calcutta égrenant son chapelet ; c’est la même qui construisit avec l’ardeur que l’on sait léproseries et mouroirs en fondant un Ordre vigoureux. Dans l’action, ils prolongeaient leur contemplation. Ils savaient, en effet, voir le Christ sous les traits de l’autre, particulièrement du plus pauvre, de l’humilié, du souffrant. Saint Benoît insiste, dans sa Règle, en invitant ses frères à accueillir les hôtes qui se présentent au monastère comme le Christ lui-même. Dans le même mouvement, la vie monastique est à la fois contemplative et souvent très active : l’artisanat, les travaux intellectuels, l’accueil voire l’enseignement se conjuguent avec une prière personnelle et communautaire qui rythme toute la journée. Autrement dit, autour du cloître, le travail prolonge la prière explicite ou implicite ; du reste, en latin, Ora et Labora (Prie et Travaille) ont la même racine. L’action prolonge donc bien la contemplation.


Ne peut-on bien agir sans avoir contemplé auparavant ? Quelle place accorder à la contemplation dans nos vies ?

Le bien agir, l’agir juste supposent un temps préalable de discernement. Ce temps, pour le chrétien, s’enracine dans la contemplation du Christ. Que ferait ce dernier à ma place ? Que dirait-Il ? Quel regard poserait-Il sur l’autre ? Avoir une vie chrétienne, c’est l’enraciner dans la contemplation des paroles et des scènes évangéliques. L’Evangile est une Parole performative, autrement dit qui doit se traduire en actes. Avant d’agir, chaque matin, le chrétien devrait prendre le temps d’une pause, plus ou moins longue ou brève selon ses possibilités, pour méditer. Le moine, la moniale pourra y consacrer une demi-heure, une heure. Mais j’ai aussi connu ce patron d’une grande entreprise du CAC 40 qui, chaque matin à son bureau avant l’heure, prenait dix minutes de silence en présence de Dieu. Je connais ce médecin qui fait de même avant de commencer ses consultations en service de soins palliatifs. Ensuite, et ensuite seulement, on peut être certain que Dieu accompagnera nos paroles et nos actes. Parce que nous aurons fait de Jésus le compagnon du jour. Alors qu’à défaut nos réactions risquent vite d’être submergées par notre ego.
J’insisterai : la contemplation, à cet égard, est une source même de l’éthique chrétienne, laquelle passe parfois à côté de la loi civile et souvent loin des habitudes de notre société. La contemplation dérange l’ordre établi ou, en tout cas, nous le fait voir autrement. Le discernement de l’invisible projette des rayons de lumière sur le monde. Et aussi sur notre monde intérieur. Le contemplatif, de la sorte, arrive à unifier progressivement sa vie, à découvrir le sens caché de celle-ci, ou plutôt à lui imprimer un sens parce qu’il agit avec justesse. Le contemplatif, vous le reconnaîtrez à ses fruits !


Quel rôle jouent les contemplatifs pour le monde et pour l’Eglise ?

Dans l’imaginaire collectif, le modèle du contemplatif achevé est sans doute le Chartreux. Le succès du récent film Le grand silence en a témoigné. On le sait, le moine Chartreux vit en solitaire, dans son ermitage, pour Dieu seul – mais en communion profonde et avec ses frères et avec le monde. Pourquoi donc un tel succès médiatique autour de ce silence cartusien ? Sans doute parce-que nos contemporains voient dans ces moines de l’extrême des sentinelles au sein de notre monde déboussolé, des veilleurs dans nos sociétés agitées, des silencieux loin de nos cités saturées de bruit.
Les monastères sont ces îlots immobiles de prière qui tissent le monde et le relient à l’infini. De ce fait, les contemplatifs jouent un rôle irremplaçable pour l’Eglise et pour le monde : ils sont des témoins, certes fragiles parce-qu’humains, de l’absolu. La situation géographique des monastères que je connais est souvent très révélatrice de leur propos : Hautecombe, vaisseau immobile sur le lac du Bourget ; Tamié, refuge de haute montagne ; Jouarre, pôle de paix ceinturé par un bourg de banlieue ; le Mont-des-Cats, sentinelle dans les Monts de Flandres. Chaque monastère dit quelque chose de spécifique à l’Eglise et au monde : Solesmes, la valeur du chant grégorien ; Saint-Gervais, l’importance de la vie monastique au cœur de la ville par des moines et moniales qui en partagent le travail ; Landevennec, la nécessité de l’inculturation, en l’occurrence au cœur de la Bretagne. Le contemplatif est bien inscrit dans un terroir auquel il tente de donner comme un supplément d’âme, un surcroît de sens. Et les monastères sont, pour beaucoup de nos contemporains, des boussoles qui les ramènent à la Parole de Dieu. Des non-croyants même les fréquentent car ils savent qu’on peut y découvrir l’unique essentiel.

[Texte publié dans la revue Les Amis des Monastères n° 159 de juillet 2009, p. 11-14, reproduit avec l’aimable autorisation de la Fondation des Monastères]
 

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